lundi 26 novembre 2012

Article/besson




Miroirs du Sommeil

  Valeriu Stancu
(L’Arbre à paroles, 2009)


« Dans un miroir obscurément » par Sylvie Besson

     La Poésie de Valeriu  Stancu, chant éclaté ou prière fragmentaire, dit ce qui se donne et se retire à la fois, arpentant les souvenirs et les traces de ce qui fut et de ce qui reste après les ruines, non pas le rêve impossible de la nostalgie, mais le tracé qui ouvre sur la densité lucide, vivante et douloureuse de la mémoire. En même temps que le poète scelle la parole qui l’emporte sur l’achèvement, il renouvelle, non sans une certaine ironie,  les désirs de toute évocation macabre ; sa poésie dessine le portrait obstiné de quelque chose qu’il nous faut bien nommer, quelle que soit la valeur d’encours du terme, une âme : « Le marbre s’exalte/ Le marbre malade  de silence, / De folie / De tristesse, / Le marbre confesse ses crimes / A mon âme. // Les pensées -guêpes piégées entre les vitres / De l’absence.». Et parce que l’acte d’écrire achoppe aussi sur la teneur exacte de pensées proches de notre époque, d’émotions et de souvenirs iconoclastes, le poète enregistre des images détournées qui sont comme l’écho, le signe matériel, la saveur du monde en une mémoire (in)volontairement spectrale  : « … nous évoquerons/ quelque temps encore/ la tisane à la bergamote,/ le petit gâteau au beurre,/ toujours le même,/ tes roses incomparables/ et, dans ton jardin,/ le magnolia qui fleurissait / aussi / en automne, /dans l’automne de ton destin tragique » ; objets, paysages, lieux donnent –par la présence d’une mort suspecte- une visibilité concrète à de l’invisible, tout en faisant circuler dans la substance protéiforme des mots et celle opaque et impavide du monde extérieur les incertitudes d’une vie intérieure. D’où une poésie à rebours qui convoque dans la dispersion de faire voir : « Tous les mortels se connaissent entre eux, / Car ils portent sous leurs paupières / Des cimetières de cendre, d’argent, / De rosée… ». En cherchant à retrouver les éléments de la vie au travers de l’absence, Stancu met des images sur un vide, vide qui réside dans les sautes d’une mémoire qui n’arrive plus à voir, mais parole qui, en sillonnant les lieux, en revenant au plus près de ses hantises, en reconstituant la mort au cœur de cette mémoire, scrute d’un œil aiguisé les objets et blessures qui sont autant d’indices ou d’emblèmes de l’Insaisissable ;  le poète endure avec une patience précise et tendue, la disparition d’une part de lui-même et du monde comme une image projetée dans un miroir, comme un douloureux réveil de ce qui sommeille à jamais, tout finit ainsi par se fondre dans « l’étoffe hallucinante d’une réalité fugace » ; la vie et ses images, le réel, la fiction se confondent et se déposent dans le fil d’une intimité élargie, dans « la tentation de l’absence » : « Et chaque fois que je meurs / Derrière moi restent / la lumière,/ le sommeil, / les larmes, / l’abime, l’illusion… » .

     Et si tout ce qui est chanté, se trouve à portée de main, c’est que les mots ne sont jamais le support abstrait d’une vision neutre, mais le miroir sans tain d’une intériorité où le regard du lecteur est littéralement immergé « dans ce monde de sel / dans ce monde de nuages / dans ce monde éternel / où nous sommes de passage ». Reliant le passé des souvenirs et le présent de leur évocation, la voix offre une présence absente, de sorte que le fil mémoriel est écartelé entre une invitation au rêve et la scène bouleversante du réel : « Entrez donc /Dans la cour du néant / Bourrée de voyageurs insouciants ! // (…) / Entrez doucement dans la cour du diable / Tout n’y est que confusion / De désir, de passion, de mort… ». Ce flottement est la matière véritable du recueil, les images ne sont pas la traduction d’un trouble, elles sont ce trouble qui s’impose comme l’expression la plus simple et la plus directe du monde ; ainsi les effets de cette démarche, de cette élaboration formelle interrogent les ambigüités de l’être et l’expérience poétique vise à ouvrir un espace sensible, où le chant, mi-ange, mi-bête, trouve autant sa tonalité élégiaque que sa densité ironique.

    L’œuvre est une réalisation frontale, la trace de la mort qu’un miroir somme toute brisé affronte en quelques mots justes. Il y a là comme une magie blanche des images, dont le présent de la vision exhausse à une éternelle vitalité, mais il est aussi une magie noire, un miroir obscur, une ombre, comme par impuissance de toute évocation à retenir le temps: « Je suis toujours là / Mort et vivant à la fois » // : « Je ramasse / Les bribes / De l’exil intérieur / Les fantômes des pénitences, / les galaxies de la peur /  Et les naufrages du désert. ». La poésie rappelle ainsi combien le passé demeure incompréhensible et la mémoire équivoque, tant le partage entre ce qui est à nous et ce qui ne l’est pas est aboli. A cet instant le parti pris des choses sonne comme un inquiétant désert puisque la mémoire est à la fois ce qui nous élargit aux autres et nous renferme dans la plus étroite solitude. Vibrante donc de l’Insaisissable, la poésie de Valeriu Stancu découvre une parole vraie, une langue sur fond d’absence, à la limite de l’être comme à celle du silence, dans la résonance du monde : les choses se replient alors sur leur altérité opaque et on en reste prisonnier sans jamais pouvoir s’en dégager, comme « exilé dans l’aura / D’un ange aveugle ». Le monde n’est jamais entièrement là, perçu dans les fragments d’une vie abimée ou dans les reflets d’un miroir brisé. Chaque chose ne commence que sur le bord qui l’efface, rien de fixe n’existe, un mauvais équilibre tout au plus. Comment trouver une ouverture sinon en en se taisant d’abord, en accueillant, en affleurant un espace vierge que les mots tentent de combler, non de l’espace déjà là, mais de celui que génère la parole poétique en se déprenant de l’illusion de toute prise sur le monde. Ecrire pour que le réel lâche prise, pour que les choses n’aient plus à se retourner, à nous retenir, pour que le passé respire de la seule présence de la page. Accepter alors la trace de la perte dans la mémoire brisée, que cette perte apparaisse en forme de renaissance afin que « les aiguilles du temps / Valsent / Dans l’abri de la mémoire ». Cette épreuve du sentiment du temps et de la négativité du monde, portée par d’indéniables  pointes musicales, esquisse  le portrait d’une humanité  dont la perte de sens ne peut  être que l’espace vacant du désir de son impossible saisie : «  En vérité, je vous le dis: / La mort n’est que la somme/ De tous nos renoncements ».

"Ulysse" d'Angelopoulos...........La Mer comme traversée du miroir !


 La vie qui s’éloigne, voilà ce que traduit avant tout la mémoire, une variation autour d’une frontière qui déconcerte et enchante puisque « toute existence / Est banale comme l’éternité ». Le poète a l’art d’éclairer d’une lumière tranchante cette errance flottante au cœur des choses, par son écriture pleine d’amertume et de sursauts; le poète écoute des mélodies en sous-sols dispenser leur enseignement lumineux et restitue ,non sans dérision, la désespérance d’instants enfouis à quelques mètres de soi : « Je jette au feu / Des vers fragiles, / Et de dures coques / De pistache //  Pour adoucir / Un peu / Mon mal du pays / Et la nostalgie de ma banalité ».  Monde aveugle, exclusivement terrestre, le recueil ne cesse de rappeler que notre présence ne tient qu’à un mot, entre désir et pudeur, les mots s’accrochent aux mots, se substituant  aux souvenirs incertains et bannissant toute nostalgie stérile, le poète donne en partage l’inquiétude « avant de vaciller dans la mémoire universelle qui est l’autre nom de la souffrance » ;  au revers de la langue, la (mé)moire poétique fixe la crispation jusqu’à se briser, mais permet soudain la rétention de la parole pour l’engager dans le silence : « A quoi bon parler, / Quand la chute des anges / Nous rend aveugles ? ».

    Les miroirs brisés ne sont-ils pas des courts-circuits de vie ? Le poète prend dès lors son temps en un endroit qui est celui de l’éphémère. Une poésie traversée d’une couleur d’automne, qui s’attarde sur les choses quotidiennes, et à côté une blessure proférée en demi-teintes. Le texte permet de continuer le dialogue avec cette âme, parvenant à emprisonner des sentiments qui ondoient : voilà la trame d’une vie jetée comme la nuit, la trace de voyages immobiles, la présence de l’homme abandonné dans un paysage lourd et bas qui veut entendre des nouvelles du ventre de la terre, qui veut percevoir « un faible éclair dans la nuit / […] plus éblouissant et plus profond / Que l’immensité  /De la mort… ». Poésie, toujours en suspension, qui donne l’impression de n’avoir jamais commencé d’être là, d’attendre le réveil d’un monde à bout de souffle afin de voir le temps sombrer dans l’oubli, comme une vie promise.

Sylvie Besson

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire